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larochelle.libertaire.overblog.com

Blog indépendant d'information sur le mouvement social en Charente-Maritime.

Publié le

La Rochelle, son port, ses tours ancestrales... ses caves louées aux sans-papiers et son esclavagisme moderne.

Nordine* est âgé d'a peine 20 ans. À l'heure où ses homologues rochelais passent leurs bacs, ce jeune Tunisien sans-papiers survit dans la cité des tours. Ce que l'on voit dans ses yeux, c'est l'étincelle de la jeunesse étouffée sous le poids des épreuves vécues depuis plusieurs années.

Nordine est en France depuis un peu plus d'un an, à La Rochelle depuis quelques mois. Une destination que cet orphelin de père et de mère a choisie pour tenter d'avoir une vie meilleure. Mais voilà, la terre promise n'en est pas une puisqu'après un périple difficile et des mois passés dans la rue, le seul toit qu'il a trouvé pour abriter sa détresse est celui d'une cave. Pas celle d'un squat, pas celle d'une bonne âme qui l'aurait mise gracieusement à sa disposition, mais celle d'un marchand de sommeil.

« Il n'y a rien, juste un lit »

Et enlevez de votre tête l'image d'Épinal de la cave d'immeuble réaménagée en studio. Celle-ci est située sous une maison. Sa cave, Nordine, la décrit lui-même : « Y'a pas de toilettes. Il n'y a rien, juste un lit. Le soir, je rentre, je dors, et le matin, je pars. Pour me laver, je vais à l'accueil de jour. J'y ai aussi un petit casier où je mets mes affaires pour pas les laisser dans la cave ». Car Nordine a peur que le 'logeur' les garde et fasse pression sur lui en menaçant de prévenir la police. Puis, il tend ses mains blessées : « L'humidité me fait ces trucs, c'est bizarre. » Un logement qu'il explique avoir trouvé comme ça : « Je connais un mec, il m'a dit 'tu me paies et je te donne une cave et comme ça, tu dors' ». Il y loge depuis 2 mois et demi. « Je loue la cave 400 € à 500 € par mois et lui, il les met dans sa poche, tu vois », glisse Nordine dans un murmure, comme si la honte de cette situation ne pouvait que rejaillir sur sa personne. Un loyer auquel ce 'logeur' peu scrupuleux a tenté d'ajouter une facture d'électricité d'un montant de 300 €.

20 à 30 € pour 15 h de travail

Et pour payer son loyer, Nordine travaille au noir dans un restaurant de 12 h à 3 h du matin pour un salaire dérisoire : « Des jours, il me donne 20 €, d'autres 30 € et d'autres il ne me donne rien. Heureusement, il y a les pourboires ». Une situation qui relève de l'esclavage moderne, mais que Nordine supporte par convictions : « Je choisis de travailler parce que je ne veux pas voler. J'ai jamais volé, je ne peux pas. ça veut dire aller en prison. » Car à ses nombreuses heures passées chez ce restaurateur exploiteur, Nordine ajoute les petits boulots : « Le matin, je me lève et je vais chercher du travail sur les marchés. Je fais de tout, je donne des coups de main. Surtout que le mec il m'a dit qu'il voulait plus d'argent pour le loyer. » Des Thénardier des temps modernes qui agissent sans vergogne à La Rochelle et exploitent ainsi la misère humaine.

« Un de mes amis est mort devant moi »

Le périple qui a mené Nordine à la cité des tours, a commencé aux prémices de la révolution tunisienne : « Un de mes amis est mort devant moi, il a pris une balle dans la gorge ». Le jeune homme, issu d'une famille très modeste, a alors un peu plus de 17 ans et ne trouve pas de travail. Un restaurateur libyen qui fait des livraisons en Tunisie, lui propose un jour de l'emmener dans son pays pour travailler chez lui. Le jeune homme accepte et passe la frontière, caché dans le fond d'un camion. Sa vie de clandestin commence ainsi.

« Ils ont jeté les enfants et les gens qui n'avaient pas de force. On voyait des corps tout gonflés et tout bleus autour du bateau. On ne pouvait pas savoir si c'était des hommes ou des femmes ».

Après quelques mois passés à travailler pour cet homme, Nordine souhaite quitter la Libye pour l'Eldorado européen : « ça commençait à chauffer en Libye aussi, et j'ai voulu partir. » Le passeur lui demande alors 2 000 dinars pour traverser la Méditerranée : « Je ne les avais pas, j'avais que 1 200 dinars, mais il m'a dit d'accord. Il y avait des risques, 50 % tu passes, 50 % tu meurs ». Une traversée qui marquera à jamais le jeune homme qui sortait à peine de l'adolescence : « Au milieu de la traversée, la mer secouait le bateau ». Ils étaient très nombreux et pour que l'embarcation de fortune ne chavire pas, les passeurs l'ont délestée, juste comme ça au milieu de la Méditerranée : « Ils ont jeté les enfants et les gens qui n'avaient pas de force. On voyait des corps tout gonflés et tout bleus autour du bateau. On ne pouvait pas savoir si c'était des hommes ou des femmes ».

Séjour sur l'île de Lampedusa

Puis, c'est l'arrivée en Italie, sur l'île de Lampedusa et son centre de rétention : « Là-bas, c'était une promenade dans la cour et pas plus. » Une vie que Nordine juge carcérale et qu'il ne supportera pas longtemps. Alors au bout de 2 mois, il s'enfuit un soir en compagnie de camarades d'infortune. Lâché dans la botte de l'Europe et ne parlant pas italien, Nordine ne trouve pas de travail, même au noir. Sa décision est prise, il doit partir en France puisqu'il maîtrise la langue de Molière. Tout d'abord Nice : « C'est touristique, alors c'est chaud pour la police, il y a plein de contrôles ». Puis Paris, via Toulon : « Je prenais le train et quand on me contrôlait je donnais un faux non, et on me faisait descendre. J'attendais le prochain train et je remontais. Où alors, je dormais dans les gares, la nuit. J'avais déjà fait ça, en Italie, de Rome à Vintimille ». Et pour manger, il demande des coups de main sur la route : « Je disais 'j'ai faim' et des gens m'aidaient, on m'a même acheté un Kebab. D'autres m'ont donné un peu d'argent. »

« Je prenais des cachets pour dormir parce que je voyais des trucs et des fois je ne dormais pas pendant plusieurs jours. C'est à cause du bruit et du stress à Paris que j'ai changé de ville et que j'ai choisi La Rochelle »

Arrivé à Paris, le quotidien de Nordine ne s'arrange pas : « Pour travailler au noir, il faut connaître du monde. Et avec la révolution, beaucoup de Tunisiens sont arrivés en France. » Il survit en vendant des cigarettes à la sauvette dormant dans la rue ou aux grés des foyers. Six mois difficiles durant lesquels il sentait sa santé mentale défaillir : « Je prenais des cachets pour dormir, parce que je voyais des trucs, et des fois je ne dormais pas pendant plusieurs jours. C'est à cause du bruit et du stress à Paris que j'ai changé de ville, et que j'ai choisi La Rochelle ».

Sa liberté source de survie pour sa soeur

Mais la galère n'est pas terminée pour ce jeune homme qui fait preuve de courage au quotidien, malgré le fait qu'il vive la peur au ventre de tomber dans les mailles du filet d'un contrôle de police. La seule solution, passer incognito : « Je me douche régulièrement, je ne traîne pas avec une bande de gens ». Car sa liberté est aussi source de survie pour sa soeur restée en Tunisie : « Je lui envoie de l'argent, mais quand je le fais je ne mange pas pendant deux ou trois jours, pour pouvoir le faire. » Aujourd'hui, Nordine veut « avoir une solution pour travailler et avoir un logement. Je serai content d'avoir des papiers. Je suis fatigué. » Car malgré tout ce qu'il affronte à La Rochelle Nordine est sûr d'une chose : « Ici, je suis bien. »

« Il est extrêmement compliqué de le mettre en sécurité »

Le Droit au logement 17 (Dal 17) a croisé le chemin de Nordine : « Mais je rappelle que notre objectif principal n'est pas d'aider les sans-papiers, 97 % de nos dossiers sont ceux de nationaux », explique l'un des représentants de l'association. Le but du Dal 17 est de rapidement mettre Nordine « en sécurité » : « C'est extrêmement compliqué. Soit il y a un changement de politique et il pourra prétendre à avoir un titre de séjour. Soit on pourra argumenter au niveau de la loi du fait que s'il entreprend des démarches administratives, il peut rester en France le temps que les démarches aboutissent ou non. Le point fort, c'est qu'il y a une jurisprudence qui considère que quand on a des actions aux prud'hommes et juridiques il y a une tolérance. » Pour le représentant du Dal 17, l'employeur de Nordine n'est rien d'autre qu'un « négrier » et son 'logeur' un « marchand de sommeil ». Des cas comme Nordine, il en connaît 3 actuellement rien que dans la ville de La Rochelle : « J'en ai eu connaissance d'une dizaine depuis la création de l'association. Ils étaient logés soit dans des caves, soit dans des garages où je ne mettrai même pas ma voiture. » Une situation insupportable, qui place l'association à la limite de la légalité en venant en aide aux personnes comme Nordine : « Humainement parlant on ne peut pas ne pas l'aider ».

*Pour des raisons évidentes d'anonymat, le prénom du jeune homme a été changé.

Source : L'Hebdo de Charente-Maritime

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